COUP DE COEUR COMICS: Kennel Block Blues


Comme je vous en parlais lors de la dernière présentation de cette chronique, nous sommes en pleine période faste (ou plutôt gargantuesque) pour les nouveautés. Les Blockbusters et les one-shots des auteurs bancables s’enchainent à un rythme effréné. Tous deux font la une des vitrines des magasins et vos amis, découvrant votre passion pour la lecture, se bousculeront dans les librairies pour vos cadeaux de Noël. Cependant, rien n’est plus grisant que de fureter dans les rayons à la découverte de quelque chose d’autre, à la recherche de ce petit plaisir, de cette pépite dénichée sur les étales telle le Précieux de Golum. A l’instar de ce que je viens de décrire, quelle ne fut pas ma joie d’avoir trouvé cette oeuvre qui va faire l’objet de cette rubrique.

Sorti courant 2016 aux éditions Book! Studios de l’autre côté de l’Atlantique, Kennel Block Blues est sorti début octobre en langue de Molière aux éditions Ankama. Kennel Block Blues est l’oeuvre de Ryan Ferrier, l’auteur de D4VE paru aux éditions IDW Publishing et de Daniel Bayliss dessinateur en autre de Big Trouble in Little China/Escape from New York sorti également aux éditions Boom! Studios. Pas de noms ronflants ni de studios prestigieux donc pour ce petit bijou pop mais un sacré coup pour Ankama.

                                                              

Avant de vous donner les raisons pour lesquelles, ce comics doit être lu, je vais vous en donner le synopsis :

Olivier, charmant membre de la gente canine, est emprisonné pour d’obscures raisons dans la prison de Jackson State. Rapidement, placé dans le couloir de la mort, Oliver conserve pour un temps l’espoir d’une erreur judiciaire et d’une sortie prochaine malgré les avertissements de lâcher prise de ses compagnons de cellule. Tant et si bien qu’alors qu’une guerre de clans Chat contre Chiens fait rage, Oliver perd pied et bascule progressivement dans la folie. Saura-t-il rebondir ?

Difficile de vous résumer simplement cette oeuvre tant les niveaux de lecture s’entremêlent : de manière première, cela ressemble à un simple abandon de chien à la fourrière locale mais l’allégorie utilisée expose manifestement la vie carcérale de ces animaux/humains ; enfin, l’alternance des passages classiques et burlesques amène une réflexion et une profondeur sur les personnes atteintes de troubles mentaux.

Vous aurez donc compris que le scénariste canadien Ryan Ferrier aime la densité, la construction des personnages et de leur bagage. Impossible de ne pas se sentir préoccupés du sort des détenus, de s’émouvoir du basculement mental d’Oliver. Scindé en 4 chapitres aux univers assez proches mais aux ambiances contrastées, ce one-shot est rythmé, notamment grâce à des scènes de bagarre, est à suspens quand nos protagonistes tentent une évasion. Il marie aussi des moments de fragilité, de sensibilité mais sans jamais tomber dans la sensiblerie. Ceci aussi grâce à l’alternance des passages burlesques en total décalage qui s’opposent à l’ambiance austère du chenil.

La maestria du scénariste a surtout trouvé une résonance dans le travail du dessinateur mexicain Daniel Bayliss. Le découpage et la mise en scène des planches vaut le détour tant pour leur originalité que pour les surprises qui agrémentent la lecture au fur et à mesure des planches en évitant toutefois la surcharge.

Mais comment passer sous silence le style choisi pour cette histoire allégorique ! Les auteurs ont tout naturellement choisi de s’intégrer dans le registre animalier pour ce conte en faisant références aux dessins animés de Tex Avery, à certaines ambiances colorées et pop des Looney Tunes. Utilisés depuis l’Antiquité (les Fables d’Esope), repris au Moyen-âge (le roman de Renard) et dans toutes les périodes qui ont suivi, la parabole animalière était l’occasion de dépeindre le monde des hommes et leur société de manière plus flagrante, plus acide et surtout moins dangereuse pour la vie de leurs auteurs. Le trait précis voire classique des scènes carcérales se rapproche plus des standards européens, le tout est réalisé avec une grande maitrise. Les scènes de chansons effacent les traits superflus, ajoutent des décors chatoyants et surprenants en vue de créer des scènes oniriques voire comico-cauchemardesques. Saluons au travers de celles-ci le travail ambivalent d’Adam Metcalfe le coloriste de cet opus : tantôt des aplats de couleurs flashes ; tantôt des couleurs plus ternes, grisâtres qui restituent l’atmosphère fétides des cellules de Jackson State.

                                      

Savant mélange de styles et de sonorités, Kennel Block Blues nous rappelle les traitements douloureux de notre société vis-à-vis des prisonniers qui, pour survivre à cet enfer, s’enfoncent dans la délinquance et les querelles des clans mais rappelle surtout notre incapacité à les réinsérer socialement pour éviter tout retour à la case départ ou le basculement dans la désespérance à l’instar de Claude Gueux de Victor Hugo. Cette noirceur est enluminée de scènes chatoyantes et joyeuses mais qui, au fil des planches, laissent sa bonhomie de côté pour faire éclater la vérité de l’esprit malade d’Oliver.

En conclusion, ne ratez pas ce Kennel Block Blues, c’est un vrai régal graphique ; une fable acidulée, profonde et surtout, au travers de décors subtiles, un sujet de société qui taraude toutes les époques depuis que l’homme est humain. Alors courez chers lecteurs, allez chercher bonheur.

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